Prix et marges : la grande distribution acculée

Suite à la sortie du rapport sénatorial sur marges des industriels et de la grande distribution, UFC choisir ensemble et Inside Track ont sorti deux autres rapports accablant sur la course au prix bas et les marges de la grande distribution. Olivier Mevel, chercheur qui suit le sujet depuis longtemps, a déclaré qu’il n’avait jamais vu la grande distribution faire face à autant de critiques d’un coup. Une occasion pour aller vers plus de transparence dans la chaîne alimentaire ?

La commission d’enquête du Sénat a sorti son rapport le 21 mai, nommé : « Guerre des prix : agriculture et industriels en danger ». Car oui, comme le détaillent également les constats apportés par  Inside Track dans son rapport sorti le 2 juin, cette course au prix bas, en plus de freiner la transition écologique, sociale et sanitaire de notre alimentation, d’entraîner des dégradations de produits, mène à la fermeture de fermes et d’usines. Plus de 2 000 postes perdus dans l’agroalimentaire chaque année, et un nombre de fermes en diminution constante, à l’inverse des importations : c’est notre souveraineté alimentaire qui est en jeu.

A peine le rapport sénatorial rendu publique, les patrons de la grande distribution se sont empressé de faire les matinales de toutes les radios et des passages à la télévision pour marteler que ce rapport était à charge par des personnes qui ne connaissait rien au secteur, essayant d’orienter le débat en mélangeant la part de valeur ajouté de la chaîne alimentaire qui revient à la distribution (40%) avec leur marge nette (1 à 2 % de leur chiffre d’affaire ). Sans réussir à convaincre grand monde. Ils se sont alors repris, en revenant à leur fondamentaux pour organiser une conférence de presse le 22 juin : n’oubliez pas que nous nous battons pour le pouvoir d’achat.

Oui, mais non !

Si des négociations sont certainement souhaitables en l’état actuel des choses, elles ne sont pertinentes que lorsque les rapports de force sont équilibrés, comme c’est le cas entre nombre de grands industriels et la grande distribution. Mais en aucun cas les consommateurs ne demandent à ce que l’on fasse mettre la clef sous la porte à celles et ceux qui nous nourrissent, en aucun cas ils ne demandent à ce que les recettes des produits soient détériorées pour en assurer le goût. Et oui, la grand distribution et tous ses services capte 40 % de la valeur ajoutée, donc 40 € de votre porte monnaie quand vous dépensez 100€ d’alimentation.

Mais ces rapports, appuyés par les données d’UFC choisir ensemble, mettent en lumière un autre phénomène : les marges différenciées. Des marges beaucoup plus élevées lorsqu’il s’agit de produits frais (fruits et légumes, œufs, viande) que sur les produits ultratransformés. Et des marges encore plus élevées lorsque ces produits sont sous signe de qualité, notamment « Agriculture biologique ». La encore, la justification de la grande distribution ne tient pas. « Nous avons plus de pertes avec les produits frais, d’où des marges plus élevées en conséquence. Et encore plus sur les fruits et légumes bios, non traités, qui s’abîment plus vite ». Inside track, un collectif d’une quinzaine de cadres dirigeants de la chaîne alimentaire l’affirme : si les pertes sont plus importantes, les marges correspondantes n’ont rien à voir avec celles-ci. Elle sont beaucoup plus élevées. 15 % de marge en plus en moyenne sur les produits bios, même lorsque ce ne sont pas des produits frais.

Ainsi, il est l’heure de sortir de cette « péréquation des marges anti-transition ». De ce système où la rentabilité des magasins se fait en attirant le plus de clients possibles avec des produits fortement mis en avant (tête de gondole, publicité, promotion…) très industrialisés et peu margés, et des produits bons pour la santé avec des marges très élevées. Car les études en merchandising l’affirment aujourd’hui, c’est d’abord l’offre qui fait la demande, et non la demande qui fait l’offre. Ce que nous voyons impacte ce que nous achetons. Ces politiques de magasins ont donc un rôle très fort sur notre alimentation, et il est temps de changer tout cela, politiquement. Les consommateurs ne sont pas responsables de cet état de fait et n’ont pas à être utilisés comme alibi dans la recherche du prix bas.

Les expérimentations de Sécurité sociale de l’alimentation le montre, tout le monde souhaite avoir accès à une alimentation de qualité, produite sans produits ni méthodes qui vont nuire à sa santé, respectueuse de celles et ceux qui nous nourrissent et la plus locale possible. Les pratiques de la grande distribution proposent autre chose.

Inside track demande plus de transparence, en affichant par exemple sur les produits vendus en magasins les marges réalisées par chacun des acteurs (producteurs, transformateur s’il y en a, distributeur). Le rapport sénatorial va dans le même sens. Une façon de commencer à reprendre en main notre alimentation ?